Des armoiries célestes ou la revendication d’un pouvoir de droit divin par le comte de Champagne
En poste au plus tard depuis 1241, Jean Chrétien intervient régulièrement aux côtés du doyen de la chrétienté de Bar-sur-Aube ou du maire de la commune pour valider sous son sceau des donations ou des contrats entre particuliers. Un premier sceau de fonction, documenté dans les années 1240, figure un château à trois tours. La marque sigillaire, connue par cette unique empreinte de 1257, est renouvelée au cours de la décennie suivante. On y voit un ange à mi-corps descendant des nuées pour venir toucher le chef d’un écu parti de Champagne et de Navarre.
Cette représentation sigillaire originale constitue un exemple d’une grande précocité. Elle appartient en effet davantage au répertoire des supports héraldiques. Surtout, cette figuration n’apparaît pas sur les sceaux, les monnaies ou les manuscrits peints avant le deuxième tiers du XIVe siècle, lorsque les rois de France et d’Angleterre tentent de légitimer leur pouvoir grâce à l’intercession de saint Michel ou de saint Georges.
La gravure de la matrice de ce sceau intervient ici aussi dans un contexte politique précis. Le comte de Champagne Thibaud V (1253-1270), roi de Navarre sous le nom de Teobaldo II, vient d’obtenir du pape Alexandre IV la promulgation d’une bulle introduisant pour le couple royal navarrais le privilège de l’onction royale selon le rituel rémois. En conséquence, Thibaud V renouvelle également son grand sceau. Cette matrice double, aux dimensions alors inédites au nord des Pyrénées (10 cm), est comparable, dans sa forme et dans son style, aux sceaux des souverains castillans, aragonais et portugais qui lui sont contemporains, et plus particulièrement à celui du roi Alphonse X de Castille.
À l’avers figure le roi à cheval, l’épée haute, coiffé d’un heaume couronné et arborant les armes de Navarre ; au revers, deux lions à la longue crinière portent l’écu de Champagne. De part et d’autre de ce diptyque court une légende que ponctue une formule de dévotion rappelant la nature théocratique du pouvoir campano-navarrais : « Sceau de Thibaud par la grâce de Dieu roi de Navarre / + comte palatin de Champagne et de Brie ».
Plusieurs autres indices emblématiques du règne, comme l’utilisation systématique du rouge, la couleur associée au pouvoir depuis l’Empire et celle des armes du royaume pyrénéen, pour l’impression des sceaux des rois de Navarre, tendent à prouver que Thibaud V a clairement proclamé l’origine divine de son autorité au moment où celle-ci était contestée par la noblesse navarraise.
L’essentiel de ce corpus est aujourd’hui perdu mais le sceau de Jean Chrétien est la preuve que le graveur de cette matrice d’un petit officier comtal baralbin avait connaissance de ce contexte et aussi d’un répertoire iconographique familier des artistes de cour.
Arnaud Baudin
Avril 2025
Titre
Des armoiries célestes ou la revendication d’un pouvoir de droit divin par le comte de Champagne
Pavé technique
Analyse du document : Jacques de Pont, maire de Bar-sur-Aube, et Jean Chrétien, prévôt de Bar-sur-Aube, notifient sous leurs sceaux la vente par Henri Chardoisel, de Bar-sur-Aube, et ses filles, d’une vigne aux moniales du Val-des-Vignes (novembre 1257).
Cote : Arch. dép. Aube, 3 H 4043
Description : Parchemin, scellé de deux empreintes de sceaux de cire verte sur double queue
- sceau de Jacques de Pont, maire de Bar-sur-Aube (44 mm) : Une aigle bicéphale, accostée de deux bars adossés et sommée, à dextre, d’un croissant, et à senestre, d’une étoile à cinq rais. Légende : + S • IACOBI • DE • PONTIBVS MAIORIS BARRI
- sceau de Jean Chrétien, prévôt de Bar-sur-Aube (45 mm) : Écu parti : au 1, une bande coticée figurée en barre (Champagne) ; au 2, un rais d’escarboucle fleurdelisé (Navarre). Au sommet du sceau, un ange à mi-corps, semblant descendre du ciel, touche le chef de l’écu. Celui-ci est sommé et accosté de trois châteaux. Légende : S’ IOH(ann)IS • XPIANI P(re)PO(si)TI BARRI SUP(er) ALBA(m)
En savoir plus
Arnaud Baudin, « Le grand sceau royal navarrais de Thibaud V de Champagne, instrument de la revendication d’un pouvoir de droit divin (vers 1255-1256) », Études de sigillographie haut-marnaise, Cahiers haut-marnais, n° 294, 2019/3, p. 5-29.
L’essor progressif de l’usage du sceau, aux XIIe et XIIIe siècles, confronte les donateurs et leurs bénéficiaires à la question de la preuve juridique des actes sur le long terme :